Nul ne peut nier que Voltaire a inspiré les principes révolutionnaires et la
philosophie des Lumières est une base importante pour notre culture, un moment
clé de notre Histoire.
Mais un personnage comme Voltaire s'avère complexe et bien plus sombre qu'il
n'y paraitrait au premier abord, une fois qu'on se penche sur ses écrits et sa
vie.
On est face à un paradoxe. On ne peut qu'admirer l'auteur de Zadig et
Candide, le défenseur de l'injustice
dans l'Affaire Calas, mais on ne peut que
rejeter l'antisémite et le raciste,
celui qui condamne l'esclavagisme semble
louable, mais celui qui est suspecté d'enrichissement grâce à ce
commerce horrible, qu'en penser, celui qui mit tous ses paysans au travail
forcé à Ferney dans une fabrique d'horlogerie destinée à l'enrichir
personnellement* et celui qui mentit sur de prétendus serfs* dans la région
d'à-côté, sans doute pour qu'on ne remarque pas le traitement qu'il infligea à
ses propres paysans...
Il n'est ni question pour moi de
l'enfoncer ou
de
le défendre.
Il est surtout question d'être lucide et que chacun en tire les conclusions
qui lui sembleront bonnes en fonction de son jugement.
Au moment où il est question d'enlever le mot race de la Constitution, certains, souvent les
mêmes qui se refusent à accepter leur comportement comme racistes s'indignent
de cet état de fait. Qu'est-ce que cela pourrait leur faire, après tout, si ils
étaient logiques?
Au XVIIIème siècle, classer l'humanité en races était courant et bien
entendu, non condamnable. Mais est-ce une raison pour tout excuser?
« Il n’est permis qu’à un aveugle de
douter que les blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Chinois,
les Américains, soient des races entièrement différentes… Leurs yeux ronds,
leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment
figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent
entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses. Et ce
qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à leur climat, c’est que
les nègres et les négresses, transplantés dans des pays les plus froids, y
produisent toujours des animaux de leur espèce… »
"Les
Samoïèdes, les Lappons, les habitants du nord de la Sibérie, ceux du Kamshatka,
sont encore moins avancés que les peuples de l'Amérique. La plupart des Nègres,
tous les Cafres, sont plongés dans la même stupidité, et y croupiront
longtemps."
"L'homme est un animal noir qui a de la laine sur la tête, marchant sur
deux pattes, presque aussi adroit qu'un singe, moins fort que les autres
animaux de sa taille, ayant un peu plus d'idées qu'eux, et plus de facilité
pour les exprimer; sujet d'ailleurs à toutes les mêmes nécessités; naissant,
vivant, et mourant tout comme eux."
"Il me semble alors que je suis assez bien fondé à
croire qu'il en est des hommes comme des arbres; que les poiriers, les sapins,
les chênes et les abricotiers, ne viennent point d'un même arbre, et que les
blancs barbus, les nègres portant laine, les jaunes portant crins, et les
hommes sans barbe, ne viennent pas du même homme.(...)"
"
Il y avait alors une petite nation, aussi vagabonde, aussi méprisée que les
Juifs, et adonnée à une autre espèce de rapine ; c'était un ramas de gens
inconnus, qu'on nommait Bohèmes en France, et ailleurs Egyptiens, Giptes ou
Gipsis, ou Syriens (...). Cette race a commencé à disparaître de la face de la
terre depuis que, dans nos derniers temps, les hommes ont été désinfatués des
sortilèges, des talismans, des prédictions et des possessions."
On peut aussi voir qu'il ne
supporte pas l'homosexualité, qui était, semble-t-il, assez toléré dans cette
époque, néanmoins, surtout dans les milieux dans lesquels il évoluait:
« Sextus
Empiricus & d’autres, ont beau dire que la pédérastie était recommandée par
les loix de la Perse ; qu’ils citent le texte de la loi, qu’ils montrent
le Code des Persans ; & s’ils le montrent, je ne le croirai pas encor,
je dirai que la chose n’est pas vraye, par la raison qu’elle est
impossible ; non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui
contredit, & qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain
si elle était observée à la lettre. »
On peut aussi remarquer le fort
antisémitisme qui anime Voltaire dans de nombreux textes et qu'on ne peut que
déplorer, voire en être choqué:
"Si
nous lisions l'histoire des Juifs écrite par un auteur d'une autre nation, nous
aurions peine à croire qu'il y ait eu en effet un peuple fugitif d'Egypte qui
soit venu par ordre exprès de Dieu immoler sept ou huit petites nations qu'il
ne connaissait pas ; égorger sans miséricorde les femmes, les vieillards et les
enfants à la mamelle, et ne réserver que les petites filles ; que ce peuple
saint ait été puni de son Dieu quand il avait été assez criminel pour épargner
un seul homme dévoué à l'anathème. Nous ne croirions pas qu'un peuple si
abominable (les Juifs) eut pu exister sur la terre. Mais comme cette nation
elle-même nous rapporte tous ses faits dans ses livres saints, il faut la
croire."
" On ne voit au contraire, dans toutes les annales du
peuple hébreu, aucune action généreuse. Ils ne connaissent ni l'hospitalité, ni
la libéralité, ni la clémence. Leur souverain bonheur est d'exercer l'usure
avec les étrangers ; et cet esprit d'usure, principe de toute lâcheté, est
tellement enracinée dans leurs coeurs, que c'est l'objet continuel des figures
qu'ils emploient dans l'espèce d'éloquence qui leur est propre. Leur gloire est
de mettre à feu et à sang les petits villages dont ils peuvent s'emparer. Ils
égorgent les vieillards et les enfants ; ils ne réservent que les filles
nubiles ; ils assassinent leurs maîtres quand ils sont esclaves ;ils ne savent
jamais pardonner quand ils sont vainqueurs : ils sont ennemis du genre humain.
Nulle politesse, nulle science, nul art perfectionné dans aucun temps, chez
cette nation atroce."
Certains
penseurs en font un des écrivains les plus antisémites qui soient, comme
l'historien de la Shoah, Léon Poliakov.
Taguéïeff
soutient même que les écrits de Voltaire s'inscrivent dans une banalisation de
l'antisémitisme, celle qui assimile le judaïsme à des barbares rétrogrades, qui
ont une civilisation obscure, et qu'il faut combattre au nom de la liberté et
la démocratie...On a presque l'impression de la similitude de la pensée avec
une certaine islamophobie actuelle, celle qui parle "du choc des
civilisations" de manière qui se veut décomplexée...
Certaines
leçons dans l'histoire sont effectivement curieuses et se rapportent à
l'actualité dans une acuité troublante...
Car
Voltaire est pourtant bien moins islamophobe qu'antisémite, même si certains de
ses écrits sont assez choquants aussi sur le sujet...
Voici
un extrait de ce qu'il pense de l'Islam:
« ses lois civiles sont bonnes ; son dogme est
admirable en ce qu’il a de conforme avec le nôtre » mais que « les moyens sont affreux ; c’est la fourberie
et le meurtre »
Puis
un autre, où il l'oppose au judaïsme:
"Si
ces Ismaélites [les Arabes] ressemblaient aux Juifs par l'enthousiasme et la
soif du pillage, ils étaient prodigieusement supérieurs par le courage, par la
grandeur d'âme, par la magnanimité : leur histoire, ou vraie ou fabuleuse,
avant Mahomet, est remplie d'exemples d'amitié, tels que la Grèce en inventa
dans les fables de Pilade et d'Oreste, de Thésée et de Pirithous. L'histoire
des Barmécides n'est qu'une suite de générosités inouïes qui élèvent l'âme. Ces
traits caractérisent une nation. "
Mais ce passage s'inscrit
dans une longue suite de propos très contestables sur la manière dont Voltaire
voit l'Islam, comme d'ailleurs les religions en général.
Il y a aussi une controverse
sur le fait que Voltaire se serait enrichi sur le commerce des esclaves, on n'a
pas pu démêler le vrai du faux, car, autant, dans Candide, il semble faire un
plaidoyer contre, autant, certains de ses mots sont sans équivoques, par
ailleurs:
" Nous n'achetons des esclaves domestiques que chez les
Nègres ; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui trafique de ses enfants
est encore plus condamnable que l'acheteur.
Ce négoce démontre notre supériorité ; celui
qui se donne un maître était né pour en avoir."
Lien
pour en savoir plus sur Wikipédia, un article
assez bien documenté et qui essaye d'être neutre.
Oui,
être neutre, c'est ce qui nous fait trop souvent défaut. On ne peut que
remarquer que chaque face de notre civilisation issue des Lumières a aussi son
côté sombre, et qu'il est ainsi très malséant de critiquer les autres pensées,
les autres cultures, quand la nôtre est aussi imparfaite.
Doit-on
rejeter toutes les oeuvres de Voltaire, à la lumière de ses écrits? Il est
évident que si nous le jugeons avec nos critères actuels, c'est ce qu'on
ferait.
Doit-on
tout excuser, sous prétexte du contexte passé, alors que d'autres penseurs,
quelques temps après, ou avant, ne faisaient pas preuves d'autant de racisme et
d'antisémitisme dans leurs écrits?
Doit-on
le condamner, tout en oubliant qu'un homme comme Rousseau, qu'il détestait
cordialement, faisait preuve d'une autre forme de racisme, en inventant le
concept du "bon sauvage", un racisme bien plus larvaire, inaugurant
le mythe moderne de la civilisation occidentale supérieure à tout autre, pour
le bien de celui qu'on se doit d'éduquer un minimum?
Souvent,
il n'est guère évident de trancher. Je préfère vous laisser ce choix-là.
Je
vous demande juste de vous interroger et de vous faire votre propre opinion.
J'ai la mienne, mais je n'ai pas envie de vous l'imposer. Où serait l'intérêt
de bloguer sinon?
*
"J'ai
rassemblé des gueux, raconte-t-il. Il faudra que je finisse par leur fonder un
hôpital." source ici
*ne pas confondre mainmorte et servage lié à l'esclavage. Les Rouliers de Grandvaux étaient des commerçants roulants et se déplaçant dans tout l'Europe, mais liés à la mainmorte de l'évèque. C'est en cela que certains les qualifiaient de serfs mais il est douteux que de tels gens ne soient que dans une condition d' esclaves . Il faut être un peu sérieux, d'autant plus que le serf dépend de la terre qu'il cultive, il y est attaché comme un meuble source: ici
mainmorte: coutume qui fait que celui qui n'a aucun héritier lègue sa fortune au seigneur du coin, dans certains cas, la mainmorte se caractérise dans l'impossibilité d'hériter.